Avr 9

Le silence de Jésus dans sa passion

Nous publions ici un beau texte extrait du magnifique livre du père Thiriet (L’Évangile médité avec les Pères). C’est le chapitre 114 du tome 5. Il traite du silence de Jésus dans sa passion. Les réflexions, bien que brèves, sont très riches et nourrissantes. Voyez notamment les deux derniers titres (“silence plein de menaces” et “prophétie”) : dans le contexte actuel, où Dieu semble se taire et abandonner le monde à ses pauvres lumières et à ses propres misères, il y a là des choses qui donnent à penser… et encouragent à prier !

LE SILENCE DE JÉSUS EST VOULU

Dans cette Passion du Sauveur où il y a tant de choses étranges, il y a une chose plus étrange peut- être que toutes les autres : c’est le silence qu’y garde Jésus. A part quelques réponses brèves quand il est sommé par l’autorité religieuse ou administrative de dire qui il est, et dans lesquelles il se montre docteur, le Messie attendu, Fils de Dieu, Roi, Jésus garde un silence constant.

Il se tait devant Caïphe. Jésus se taisait, nous dit S. Matthieu (26, 63).
Il se tait devant Pilate. Celui-ci était convaincu de son innocence : il le provoquait à parler, persuadé que ses paroles détruiraient toutes les calomnies (Euthymius, in Marc) : et Jésus se taisait, de sorte que le gouverneur en était dans un grand étonnement (Mt 27, 14).
Il se tait devant Hérode, et s’attire par là le mépris d’Hérode.
Il se tait sous les moqueries et les mauvais traitements des valets.
Il se tait devant les dérisions des soldats.
Il se tait quand il est condamné à mort.

Ce silence avait été prédit. Il sera comme un agneau que l’on conduit à la boucherie, avait dit Isaïe : il n’ouvrira pas la bouche (Is 53, 7).

SES MOTIFS

Ce silence a été compris par les disciples de J.-C. Quand on le maudissait, il ne répondait pas, dit S. Pierre (1 P 2, 23). Et le prince des Apôtres nous donnait cet exemple à imiter (ibid., 2, 21). Il faut donc que nous connaissions les motifs du silence de Jésus.

PROTESTATION DE SON INNOCENCE

Son silence est d’abord une protestation de son innocence. « Ce silence, dit S. Ambroise, n’est pas une acceptation intimidée de l’accusation : il est une preuve qu’il la dédaigne. » (Ambr., in Lc, l. 10, n. 97.) Il y a des accusations si calomnieuses qu’on ne doit leur répondre que par le silence. « Le silence de Jésus, dit S. Jean Chrysostome, était une victoire sur les fureurs et les clameurs de cette foule ameu­tée contre lui. » (Chrys., in Mt, Hom. 86, n. 1.)

Son silence est une preuve qu’il ne craint rien. « Celui qui n’a pas besoin de se défendre fait bien de se taire, dit S. Ambroise. Que ceux-là désirent d’être défendus qui ont peur d’être vaincus. » « Une cau­se qui sans être défendue apparaît juste n’en est que meilleure. Jésus garde le silence au tribunal de Pilate, et, malgré ce silence, Pilate le déclare innocent. Si ensuite il est crucifié, c’est en vertu d’un grand mystère. » (Ambr., ut supra.)

LEÇON AUX RÉFRACTAIRES

Son silence est une leçon qu’il donne à ses ennemis, un reproche qu’il adresse à leur endurcisse­ment. Il leur donne lui-même les motifs pour lesquelles il se tait. Si je vous parle, vous ne me croirez pas ; et si je vous interroge, vous ne me répondrez pas (Lc 22, 67-68). « Il garde le silence, parce qu’il sait, dit S. Jérôme, en sa science divine, qu’ils tourneront à la calomnie tout ce qu’il leur dira. » (Hier., in Mt.)

« Son silence devant Hérode qui voulait des miracles est une leçon qu’il donne à sa cruauté et à sa vanité. » (Ambr., ut supra, n. 99.)

Son silence est une preuve que les vérités qu’il a apportées au monde ont été, par lui, suffisamment exposées. Vouloir les prouver encore à ceux qui s’en sont scandalisés, ce serait les mettre en doute.

Dans sa Passion, quand on le lui a demandé, il a affirmé qu’il était roi ; mais il ne s’est pas arrêté à le prouver. « Il préfère le prouver par ses actes plus que par ses paroles. » (Ambr., ut supra, n. 98.)

PREUVE DE SA FORCE

Son silence est une preuve de sa force. Se taire ainsi quand l’intérêt personnel, le souci de son propre honneur exigeraient que l’on parlât, n’ouvrir jamais la bouche pour répondre à l’insulte, mais uniquement pour rendre témoignage à la vérité, et, dans ce témoignage, garder toujours la véritable mesure, tout cela est le signe d’une âme forte, et convient admirablement à un Dieu.

SILENCE D’EXPIATION

Jésus nous invite à imiter en beaucoup de circonstances ce silence de dignité. Toutefois, nous y se­rions exposés quelquefois à l’orgueil : c’est pourquoi le Sauveur donne à son silence encore un autre caractère : son silence était un silence d’expiation. « Que peut craindre, dit S. Ambroise, celui qui ne tient plus à sa vie ? Et Jésus a sacrifié sa vie pour la vie de tous. » (AMBR., id.) S. Pierre nous indique ce motif du silence de Jésus quand il dit : Il se livrait à quiconque le jugeait injustement, comme un agneau que l’on conduit à la boucherie, avait dit Isaïe (1 P 2, 23).

Il gardait le silence parce qu’il expiait.

« Il expiait, dit S. Jérôme, la faute de notre premier père et les excuses qu’il avait essayé d’y appor­ter. » (Hier., in Mt.)

II expiait toutes les excuses que nous apportons à nos fautes.

Il expiait toutes les fautes que nous commettons par la langue, et Dieu sait si elles sont nombreuses. Il les prenait sur lui et par conséquent il ne devait pas protester contre les accusations.

« Il nous donnait l’exemple de la patience », dit Bède (Beda, in Lc.) ; et il nous invitait à imiter cette pa­tience, en entrant dans tous ses motifs.

Il nous est avantageux de garder le silence dans les accusations que l’on porte contre nous, car le si­lence établit un secret entre nous et Dieu. Il est bon pour nous, à certains moments, que la justice de notre cause ne soit connue que de Dieu, d’être nous-mêmes dès maintenant avec Dieu comme nous serons au jour du jugement. « Ce jour-là, dit S. Augustin, il n’y aura d’autre témoin devant Dieu que no­tre conscience. » (Aug., in Ps 37, n. 21.) Jésus par son silence nous apprend à faire cela dès mainte­nant et à dire à Dieu : Jugez ma cause. « Si votre cause est bonne, vous ne craindrez pas les faux té­moins, et vous n’appellerez même pas les témoins véridiques. » (Aug., id.)

RÉVÉLATION D’UNE LANGUE SUPÉRIEURE

Jésus gardait le silence dans sa Passion pour nous apprendre qu’il a un langage plus élevé que celui de la parole extérieure, langage par lequel il parlait à son Père, langage par lequel il parle aux âmes. « Il n’y a qu’un seul vrai docteur, écrivait S. Ignace aux Éphésiens, celui dont la parole est active et produit ce qu’elle signifie. Ce qu’il a fait en silence était digne du Père. Il opère par ses paroles et il se fait connaître par son silence. C’est pourquoi celui qui possède la parole de Jésus doit, pour devenir parfait, entendre aussi son silence. » (Ign., ad Eph., n. 15.)

SILENCE PLEIN DE MENACES

Ce silence de Jésus, qui était avant tout un silence d’expiation, était, de plus, gros de menaces, et si les Juifs l’avaient compris ils auraient tremblé devant ce silence qui semblait favoriser leurs desseins. Ils avaient entendu Ézéchiel les menacer de la part de Dieu de ce silence comme d’un châtiment suprême. Je ferai cesser mon indignation et ma jalousie à ton égard ; je demeurerai silencieux et je ne m’irriterai plus contre tes désordres (Éz 16, 42). Quand Dieu s’irrite, quelques terribles que soient les éclats de sa colère, on peut avoir la certitude qu’il aime encore, et qu’il cherche le bien du coupable. Mais quand il se tait, c’est que tout est fini et qu’il abandonne le pécheur à lui-même. Ô mon Dieu, s’écriait le prophète Isaïe, allez-vous garder le silence à notre égard ? Ce serait pour nous l’affliction suprême (Is 64,12).

Ce silence de Jésus nous fait deviner de quelle façon il se fera entendre quand il viendra pour juger. « Il se tait maintenant, dit S. Augustin, car il vient pour être jugé ; mais s’étant laissé juger dans une hu­milité infinie, il viendra juger dans une majesté infinie. Plus son humilité a été profonde, plus sa gloire apparaîtra avec éclat. » (Aug., in Ps 37, n. 20.)

PROPHÉTIE

Ce silence de Jésus était aussi une prophétie. « Maintenant encore, dit Origène, J.-C. est accablé par les faux témoignages, car la malice des hommes est toujours la même ; et J.-C. se tait : il veut être dé­fendu uniquement par la vie de ses vrais disciples, qui est la meilleure de toutes les protestations. » (Orig., contra Cels., præf., n. 2.)

« Le Père aussi gardait le silence dans le ciel, dit S. Ephrem… Les Anges qui étaient autour de lui gardaient le silence… Volontiers, en face de ce forfait, ils auraient ravagé toute la Judée ; et ils gardaient le silence ! Étaient-ils accablés par la tristesse ? Ou bien se réjouissaient-ils de voir s’accomplir le salut du monde ?… Cependant, on réclamait la mort pour l’auteur de la vie : on criait : Crucifiez-le ! Crucifiez- le ! Celui qui leur avait donné la voix, ne la leur enleva point. Béni soit celui qui a souffert pour nous ! » (Ephr., serm. 6 in Pass., n. 11.)