Août 2

On nous ressort Sébastien Faure !

« Douze preuves de l’inexistence de Dieu » : dès le titre, on devine que la brochure de Sébastien Faure ne brille ni par la rigueur logique ni par la légèreté du style. Mais puisqu’elle orne à nouveau la devanture des librairies – par la faute des éditions de l’Herne, qui ont cru devoir ressortir ce brûlot de 1908 – jetons un coup d’œil à ces douze arguments.

L’auteur

Mais d’abord, qui est Sébastien Faure (1858-1942) ?

Fils d’un riche marchand stéphanois, il fut élève puis novice chez les jésuites avant d’embrasser le militantisme libertaire. Ses ouvrages donnent l’impression d’un grand naïf, réellement entiché de ses utopies, sincèrement surpris des divisions du camp anarchiste et totalement inconscient du rôle que lui font jouer les manipulateurs financiers et les provocateurs policiers. Candeur feinte ou réelle ? Car Faure eut à plusieurs reprises l’occasion d’apercevoir le dessous des cartes :

  • En 1894, lorsque l’anarchiste Auguste Vaillant fut condamné à mort pour avoir lancé une bombe aux clous dans la Chambre des députés – attentat qui ne fit que des blessés légers et des dégâts mineurs, mais permit au gouvernement maçonnique d’accroître considérablement les pouvoirs de sa police – Sébastien Faure fut nommé tuteur de sa fille, la petite Sidonie Vaillant. N’était-il pas particulièrement bien placé pour comprendre que l’affaire avait été montée par le ministre de l’intérieur, le franc-maçon Charles Dupuy, comme cela fut révélé par la suite [1]?
  • En janvier 1899, pour fonder son quotidien Le Journal du peuple, Sébastien Faure bénéficia de l’aide de banquiers israélites en échange d’un soutien à la cause de Dreyfus. Il entraîna ainsi dans le camp dreyfusard de nombreux agitateurs libertaires, qui estimaient jusque là que cette querelle ne les regardait pas, et dont le renfort fut très précieux dans les manifestations de rue, face aux nationalistes.
  • A l’été de cette même année 1899, au moment où le gouvernement de Waldeck-Rousseau s’employait à détourner contre l’Église la colère des ouvriers, Sébastien Faure marcha à fond dans la manœuvre. Non content d’attiser la haine anti-catholique par ses écrits, il organisa, le 20 août 1899, une violente émeute au cours de laquelle l’église Saint-Joseph fut complètement saccagée (portail enfoncé, statues brisées, bénitiers arrachés, confessionnaux brûlés, autels profanés, tabernacle éventré et Saint-Sacrement répandu au sol avec des cris de haine). Les émeutiers s’en prirent ensuite aux religieuses hospitalières de la rue Saint-Maur. La destruction des églises et des hôpitaux n’était-elle pas, de toute évidence, le meilleur moyen d’améliorer la condition des ouvriers ? Sébastien Faure ne fut pas condamné. Il ne faisait qu’anticiper de quelques années les violences qui marqueront la séparation de l’Église et de l’État.
  • En 1905, précisément, Faure fut initié à la franc-maçonnerie, qu’il fréquenta assidûment jusqu’en 1917. Y fut-il seulement un idiot utile, ou l’un des tireurs de ficelle? C’est en tout cas durant cette période qu’il élabora ses prétendues « preuves » de l’inexistence de Dieu.

Voyons en détail chacune d’entre elles.

1. La création impossible ?

Sébastien Faure attaque d’abord le Dieu créateur : la création à partir de rien (ex nihilo) serait une impossibilité, une absurdité, car « avec rien, on ne peut rien faire ».

« On » ? Vous avez dit « on » ? Mais qui est ce « on » ?

S’il s’agit de Sébastien Faure et de ses lecteurs, la sentence est incontestable. Nous autres, humains, sommes absolument incapables de faire sortir l’être du néant. Nous ne pouvons que modifier ce qui a déjà l’existence. Constat évident, mais assez peu étonnant, vu que, déjà, nous ne nous donnons pas à nous-mêmes l’existence. Aucun humain ne peut prétendre qu’il existe uniquement par lui-même, de façon indépendante et absolue, sans jamais avoir rien reçu de l’extérieur. Il est donc normal que nous ne puissions rien faire sortir du néant. Comment pourrions-nous être maîtres absolus de l’existence de quoi que ce soit, alors que nous ne sommes même pas maîtres absolus de notre propre existence ?

Mais on ne peut s’arrêter là. Car malgré tout, nous existons ! Nous existons de façon dépendante et relative, mais réelle. D’où vient donc notre existence ? Ici, la logique est implacable : si des êtres imparfaits reçoivent l’existence sans l’avoir par eux-mêmes – c’est notre cas à tous –, il doit y avoir, au dessus, un Être au sens fort du terme, qui possède l’existence par lui-même, de façon éternelle et absolue, et qui la communique aux autres. Le contraire est impossible et même impensable. Il ne peut pas y avoir d’êtres recevant l’existence s’il n’y a pas, quelque part, pour la leur donner, un être qui existe par lui-même ! C’est une nécessité absolue, face à laquelle le principe de Sébastien Faure (« avec rien, on ne peut rien faire ») n’est qu’un jeu de mots.

Il y a même un double jeu de mots.

D’abord, l’ambiguïté du pronom indéfini « on » : si ce « on » est pris pour « nous », la sentence est vraie : nous autres, qui n’existons pas par nous-mêmes, sommes incapables de faire sortir l’être du néant. – Mais si le « on » est pris de façon absolue, la sentence devient fausse, puisqu’elle rend notre existence inexplicable.

Elle conserve pourtant encore une apparence de vérité où Faure pourrait se réfugier, en répétant avec obstination : « Non, non ! C’est impossible ! L’être ne peut pas sortir du néant ! » C’est le deuxième jeu de mots.

Et là, soyons très clair : du néant absolu, rien ne peut sortir, c’est bien entendu. Le néant ne peut rien produire, nous sommes tous d’accord. Mais pourquoi en sommes-nous si sûrs ? Qu’est-ce qui nous fait exclure si énergiquement cette hypothèse ? C’est ce que les métaphysiciens appellent le principe de causalité. Un principe très simple, immédiatement évident : rien ne peut apparaître sans une cause proportionnée. Le néant ne peut pas engendrer l’être, parce qu’il faut à tout prix une cause – et une cause proportionnée, qui puisse rendre compte de ce qui commence à être. Or, précisément, dans le cas de la création, cette cause existe, et elle s’appelle Dieu ! Affirmer la création n’est aucunement affirmer qu’une chose pourrait commencer à exister sans cause. C’est affirmer, au contraire, que Dieu – cause suprême de tous les êtres et cause première de toutes les causes – n’a besoin d’aucune autre cause que lui-même pour les faire exister. Comme l’explique saint Thomas d’Aquin : Lorsqu’on dit que Dieu fait quelque chose « de » rien (ex nihilo), la préposition « de » (ex) ne désigne pas la cause matérielle, mais une simple succession [2].

Autrement dit : Dieu crée de rien en ce sens qu’il crée sans rien. Le néant n’est aucunement la cause de ce qui apparaît. Cet acte créateur nous déroute, car il échappe à notre expérience quotidienne, mais il n’implique aucune contradiction. Il n’a rien d’absurde. Il est même nécessaire, dès qu’on accepte de chercher la Cause première de ce qui existe.

Mais il faut, pour cela, dépasser les conceptions infantiles où Sébastien Faure semble enfermé. Dieu n’est pas une sorte de baguette magique, ou un superhéros doté de superpouvoirs. Il s’est révélé à Moïse comme l’Être absolu (« Celui qui est » Ex 3, 14). Saint Thomas d’Aquin l’appelle l’Ipsum esse subsistens (l’Être même subsistant). Comment refuser la capacité de faire exister à Celui qui existe par lui-même ?

2. La matière opposée à l’esprit ?

Au Dieu créateur, l’anarchiste Sébastien Faure oppose une deuxième objection : la différence « irréductible » entre le matériel et l’immatériel empêcherait l’univers matériel de dépendre d’un pur esprit.

« Entre le pur Esprit et l’univers, il n’y a pas seulement un fossé […] ; il y a un véritable abîme […] que rien ni personne ne saurait combler ni franchir. »

Curieuse conception du monde. Car n’en déplaise aux anarchistes, l’univers n’est pas anarchique. La science, comme l’expérience, montre qu’il obéit à des lois. Il est constamment soumis à un ordre qui, de soi, n’est pas de la matière. Autrement dit : notre monde « matériel » n’est pas seulement matériel. Par le seul fait qu’il est ordonné, il dépasse la pure matière. Et d’où vient donc cet ordre ? Là encore, la logique est implacable : l’ordre immatériel provient nécessairement d’une intelligence immatérielle – c’est-à-dire un esprit – qui domine l’univers [3].

Dira-t-on que cette intelligence suprême s’est contentée de soumettre à son empire une matière déjà existante, comme l’architecte et le maçon ordonnent les matériaux qu’ils trouvent dans la nature ? La logique proteste. Cette hypothèse est intenable, car l’ordre est constitutif du réel. Rien ne peut exister sans un minimum d’ordre. Une matière échappant à toute loi ne saurait exister, et l’on ne peut séparer l’univers de ses lois fondamentales. La conclusion est donc inévitable : l’intelligence qui donne au monde matériel ses lois fondamentales s’identifie à la Cause première – l’Être qui existe par lui-même et qu’on appelle communément Dieu.

Cette démonstration est ultra-classique. Mais Sébastien Faure n’y a pas compris grand chose. D’un ton grandiloquent, il lance un défi :

« Je mets le philosophe le plus subtil comme le mathématicien le plus consommé au défi de jeter un pont, c’est-à-dire d’établir un rapport – quel qu’il soit – (et à plus forte raison un rapport aussi direct et étroit que celui qui relie la cause à l’effet) entre le pur Esprit et l’Univers. »

Un pont ? Un rapport ? On vient de voir que l’ordre de l’univers renvoie nécessairement à une intelligence ordonnatrice. Mais il y a encore plus simple ! Il y a déjà, entre les deux, le simple rapport de l’être ! Sébastien Faure n’a-t-il jamais réalisé que l’univers existe ? Ne voit-il pas que cette existence relative doit se raccrocher à un absolu ? Ne saisit-il pas que l’Être absolu ne peut être matériel – puisque la matière est toujours une limite – et qu’il est donc, nécessairement, immatériel, c’est-à-dire esprit pur ? Pas besoin de chercher plus loin le rapport fondamental entre le pur Esprit et l’Univers !

Là encore, la réponse était dans saint Thomas d’Aquin. Sans parler de « défi », le Docteur angélique soulignait, dans sa Somme théologique, qu’il n’est pas si facile de saisir comment la matière peut provenir de Dieu. Au terme d’un petit exposé historique, il notait qu’on ne peut résoudre la question qu’en considérant « l’être en tant qu’être », c’est-à-dire en s’élevant au point de vue métaphysique. Et fournissant ainsi, des siècles à l’avance, le « pont » réclamé par Sébastien Faure, il concluait que « même la matière est causée par la cause universelle des êtres [4] ».

On pardonnera aisément à Sébastien Faure de ne pas avoir le génie de saint Thomas d’Aquin. Mais avant de lancer des défis aux philosophes, n’aurait-il pas dû les consulter un peu ?

3. Le parfait peut-il produire l’imparfait ?

Troisième argument de Sébastien Faure :

« Il y a toujours entre l’œuvre et l’auteur de celle-ci un rapport rigoureux, étroit, mathématique ; or l’univers est une œuvre imparfaite ; donc l’auteur de cette œuvre ne peut être qu’imparfait. »

La faiblesse de la première proposition saute aux yeux. L’artisan qui fabrique une œuvre librement – et non par nécessité de nature, comme un pommier produit une pomme – a un rapport libre – et non « rigoureux, étroit, mathématique » – avec cette œuvre. Il la fait comme il veut, en fonction du but qu’il poursuit, en se déterminant à son gré dans l’éventail plus ou moins large de ses possibilités. Or qui peut le plus peut le moins. Un peintre capable de composer une splendide toile de maître peut tout aussi bien, en d’autres circonstances, se contenter d’une rapide esquisse. Rien ne l’oblige à déployer tout son art de la perspective et des couleurs dans le schéma qu’il griffonne au coin de la rue pour aider un passant qui lui a demandé le chemin de la gare.

On aimerait d’ailleurs savoir ce que serait, aux yeux de Sébastien Faure, un univers « parfait ».

  • Toute hiérarchie implique du plus et du moins parfait. L’univers doit-il donc être absolument égalitaire et uniforme ?
  • La matière est déjà, de soi, une limitation. Un univers « parfait » doit-il l’éliminer ?
  • Le changement est aussi une marque d’imperfection. Est-il à bannir ?
  • La créature reste de toute manière, par définition, dépendante du Créateur, et ne pourra donc jamais être aussi parfaite que lui. Faut-il donc interdire à Dieu de créer ?

Sébastien Faure reconnaît que « l’Univers est magnifique », mais refuse d’y voir l’œuvre de Dieu au motif qu’il n’est pas absolument « parfait ». Mais c’est précisément cette imperfection qui indique que l’univers n’est pas l’être absolu existant par lui-même de façon immuable et éternelle ! Loin d’empêcher de remonter à l’être absolu – Dieu –, c’est cette imperfection qui l’exige. à un univers à la fois magnifique et imparfait, quelle autre explication peut-il y avoir que Dieu ? Un Dieu existant par lui-même de toute éternité, et qui, librement, par pure bonté, appelle à l’existence différents types d’êtres, pour qu’ils reflètent, à différents degrés et de multiples façons, sa propre perfection ?

L’objection de Sébastien Faure a perdu tout fondement. Elle en cache pourtant une autre, plus profonde.

La vraie question – celle qui, peut-être, taraudait Sébastien Faure et qu’il n’a pas su exprimer clairement – est de savoir si ce Dieu qui multiplie ainsi les images imparfaites de sa propre essence, n’est vraiment pas capable d’en avoir une image parfaite. Autrement dit : la création serait-elle un aveu d’impuissance de la part d’un Dieu solitaire qui, faute de pouvoir se refléter de façon parfaite dans un alter ego, en serait réduit à créer des êtres imparfaits pour y trouver un peu de compagnie ?

La simple logique écarte cette supposition absurde. Un Dieu qui aurait besoin de ses créatures, répugne au bon sens. Et pourtant, la question demeure. Car si les créatures sont des reflets de l’essence divine, elles en restent des images très imparfaites. Dieu n’est-il donc pas capable de se refléter de façon parfaite ?

Ainsi reformulée, l’objection est nettement plus forte. Elle est même assez embarrassante pour un philosophe. Mais elle reçoit sa réponse dans la révélation chrétienne. De toute éternité, Dieu engendre cette image parfaite de lui-même qui est le Verbe. Les images imparfaites que sont les créatures ne viennent qu’ensuite, par surcroît, de façon parfaitement libre et surérogatoire. Ainsi, dit saint Thomas, la connaissance de la sainte Trinité nous aide à mieux comprendre la création, en rejetant l’erreur selon laquelle Dieu aurait produit les choses par nécessité de nature [5].

Une fois de plus, Sébastien Faure aurait dû lire saint Thomas.

4. Dieu était-il inactif avant de créer ?

Quatrième argument de Sébastien Faure : l’idée d’une création divine est contradictoire, car « durant les milliards et les milliards de siècles qui, peut-être, ont précédé l’action créatrice, Dieu était inactif […], oisif et paresseux […], inutile et superflu », alors que Dieu est « essentiellement actif et essentiellement nécessaire ».

Apparemment, personne n’a jamais expliqué au penseur anarchiste que Dieu est, par définition, en dehors du temps. Si l’on emploie parfois, à son sujet, tel ou tel adverbe de temps – en s’interrogeant, par exemple, sur ce que Dieu était et faisait avant la création –, ce n’est qu’une façon de parler liée à notre façon humaine de nous représenter les choses. En Dieu, il n’y a ni avant, ni après, ni aucune succession temporelle, car il est éternel et immuable.

Admettons pourtant, provisoirement, cette expression inexacte, et même cette conception enfantine d’un Dieu qui attendrait patiemment, dans son éternité, le moment d’appuyer sur le bouton déclencheur du Big Bang. Ce Dieu qui n’a pas encore créé est-il pour autant inactif ? Évidemment non ! Sébastien Faure reconnaît lui-même que Dieu est « essentiellement actif et essentiellement nécessaire », ce qui signifie, si les mots ont un sens, qu’il agit éternellement en lui-même, sans avoir besoin d’extérioriser cette action.

Saint Thomas (que Sébastien Faure a encore raté une bonne occasion de consulter) souligne qu’il y a différents modes d’action dans la nature. Le géranium est supérieur au granit parce qu’il peut s’assimiler les éléments qu’il puise dans la terre (vie végétale). Mais le chien a une vie plus parfaite que le géranium parce qu’il peut former, dans sa mémoire, des images de ce qui l’entoure (vie animale). L’intelligence humaine est, à son tour, plus parfaite que l’imagination animale, parce qu’elle abstrait davantage. On constate ainsi, finalement, que les actions des vivants sont d’autant plus parfaites qu’elles sont plus intérieures et plus indépendantes de l’extérieur [6]. Si l’on poursuit dans cette ligne, l’opération la plus parfaite est, logiquement, celle d’une intelligence qui se comprend parfaitement elle-même, sans avoir besoin d’un objet extérieur. Telle est précisément la vie de Dieu. En se connaissant et s’aimant lui-même de toute éternité, Dieu est souverainement actif. La création de l’univers n’est qu’un reflet accidentel – et totalement facultatif – de cette action éternelle.

Notons, avec saint Thomas, que ces vérités sont purement rationnelles. Un philosophe peut les démontrer sans le secours de la foi, comme le montre l’exemple d’Aristote :

« Aristote ayant montré au livre XII de la Métaphysique que Dieu est l’intelligence même, conclut qu’il a la vie parfaite et éternelle, parce que son intelligence est souverainement parfaite et toujours en acte. »

Mais ces réflexions, qui couronnent la démonstration rationnelle de l’existence de Dieu, reçoivent de la révélation chrétienne une lumière supplémentaire. Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu (Jn 1). Il y a en Dieu, de toute éternité, cette action absolument parfaite qui est la génération d’un Verbe, parfaitement semblable à son Principe, au point ne faire qu’un seul être avec lui.

Une fois de plus, l’argument de Sébastien Faure s’est retourné contre l’athéisme et vient, en fait, renforcer la religion chrétienne qui, seule, révèle à l’homme l’action éternelle de Dieu.

5. Dieu a-t-il changé en créant ?

Le cinquième argument de Sébastien Faure est assez proche de précédent : Dieu ne peut pas avoir créé, parce qu’il aurait ainsi changé deux fois, « la première fois, lorsqu’il a pris la détermination de créer ; la seconde fois, lorsque, mettant à exécution cette détermination, il a accompli le geste créateur. S’il a changé deux fois, il n’est pas immuable. Et s’il n’est pas immuable, il n’est pas Dieu, il n’existe pas. »

Prisonnier de la conception qu’il avait de Dieu à l’âge de cinq ans et demi, Sébastien Faure n’a pas réalisé que, pour une volonté divine, « se déterminer à agir » et « agir » sont forcément une seule et unique chose. Quelle différence pourrait-il bien y avoir entre ces deux actes pour une volonté éternelle et toute-puissante ?

Faure oublie surtout que le créateur du temps est nécessairement en dehors du temps. L’être humain, qui est, lui, prisonnier du temps, se représente trop facilement l’éternité comme un temps qui dure toujours, alors qu’elle est, au contraire, l’absence de toute succession temporelle. Parce qu’il ne change pas, Dieu vit dans un perpétuel présent, sans passé ni futur. Comme le musicien considérant d’un seul coup d’œil toute la partition d’un morceau de musique – depuis la première note jusqu’à l’accord final –, ou comme un cinéphile qui aurait déroulé sous ses yeux toute la pellicule d’un film, Dieu voit éternellement l’ensemble de notre histoire, avec son début, son déroulement et sa fin, sans être lui-même soumis à cette succession temporelle. La création a eu un commencement du côté de l’univers, qui a réellement commencé à exister, mais elle n’en a pas du côté de Dieu, qui n’a jamais commencé à créer. Le temps est créé depuis l’éternité.

Un simple coup d’œil à saint Thomas d’Aquin aurait évité à Sébastien Faure de se ridiculiser sur ces questions [7].

6. Dieu a-t-il créé sans motif ?

Le sixième argument de Sébastien Faure est sans doute le plus déplaisant, car il ne manifeste pas seulement de la naïveté (réelle ou feinte), mais de l’égoïsme.

« Pour quel motif Dieu a-t-il pu se résoudre à créer ? […] Ce Dieu ne peut éprouver aucun désir, puisque son bonheur est infini ; il ne peut poursuivre aucun but, puisque rien ne manque à sa perfection […] il ne peut se déterminer à aucun vouloir, puisqu’il ne ressent aucun besoin. […] Si Dieu a créé sans but, sans motif, il a agi à la façon d’un fou, et la création apparaît comme un acte de démence. »

On pense avoir compris l’argument. Faure pourrait en rester là. Mais, curieusement, il tient à aller plus loin. Au lieu de se cantonner prudemment sur le terrain de la raison, en se contentant d’interpeller les philosophes, il veut attaquer la révélation chrétienne, en lançant un nouveau « défi » aux prêtres et aux théologiens. Toujours aussi grandiloquent, il déclame :

« Tournez et retournez le problème ; envisagez-le sous tous ses aspects ; examinez-le dans tous les sens ; et je vous mets au défi de le résoudre, autrement que par des balivernes ou des subtilités.

Tenez : voici un enfant élevé dans la religion chrétienne. Son catéchisme lui affirme, ses maîtres lui enseignent que c’est Dieu qui l’a créé et mis au monde. Supposez qu’il se pose à lui-même cette question : pourquoi Dieu m’a-t-il créé et mis au monde ? et qu’il y veuille trouver une réponse sérieuse, raisonnable. Il n’y parviendra pas. […] Supposez que cet enfant ait la curiosité de demander à ses maîtres pourquoi Dieu l’a créé et mis au monde, j’affirme que ceux-ci ne peuvent faire à cette simple interrogation aucune réponse plausible, sensée. […] Allons […] théologiens prestigieux, répondez à cet enfant qui vous interroge et dites-lui pourquoi Dieu l’a créé et mis au monde.

Je suis bien tranquille ; vous ne pouvez pas répondre, à moins que vous ne disiez : les desseins de Dieu sont impénétrables, et que vous teniez cette réponse pour suffisante.  »

Le malheureux Faure vient encore de marquer contre son camp ! Pourquoi donc n’est-il pas sagement resté sur le terrain philosophique ? Sa question aurait pu, effectivement, embarrasser Voltaire ou un déiste franc-maçon – pour qui Dieu n’a rien révélé de ses desseins. Elle aurait pu gêner un musulman. Sans rien prouver contre Dieu, elle aurait au moins été pertinente. Mais la haine est mauvaise conseillère. Entraîné par sa christophobie, Faure a trouvé moyen d’interpeller publiquement la seule instance qui pouvait le confondre : la Révélation chrétienne. Il lui a ouvert la porte, et l’a lui-même invitée au débat. Qu’il ne se plaigne pas, maintenant, de l’entendre répondre.

Dieu est amour. C’est la grande révélation apportée par Jésus.

Dieu est don. Il est don à l’intérieur de lui-même, au point que, de toute éternité :

  • il se donne parfaitement par mode d’intelligence – c’est la génération du Verbe, seconde personne de la Sainte Trinité (le Fils),
  • et il se donne parfaitement par mode de volonté – c’est le Saint-Esprit, troisième personne de la Sainte Trinité.

Évidemment, les choses auraient pu en rester là. Rien ne forçait Dieu à aller plus loin. Mais comme dit l’adage (rappelé, notamment, par saint Thomas [8]) : Bonum est diffusivum sui. Le bien tend par nature à se communiquer. A partir du moment où Dieu est charité, et où sa vie intime consiste déjà à se donner en lui-même de toute éternité (c’est le mystère de la Sainte Trinité, cœur nucléaire du christianisme), comment s’étonner qu’il veuille aussi donner au-delà de lui-même ?

Mais pourquoi, pourquoi, pourquoi ? insiste Faure.

Un enfant de huit ans pourrait lui répondre :

Tout simplement parce qu’il est bon ! Il est comme ça, notre Dieu ! Il aime à donner.

Faure secoue rageusement la tête :

– Mais enfin ! Quel profit peut-il en tirer ?

Aucun, M. Faure, aucun ! Mais ne croyez-vous qu’à l’intérêt égoïste ? Ne comprenez-vous pas qu’on puisse donner gratuitement, par pure bonté, sans espérer aucun profit ? Et ne voyez-vous pas combien cela convient à Dieu ? Il nous crée par pure bonté. Il n’a rien à y gagner, mais il est charité ! Il est don gratuit ! Il peut donc si facilement vouloir cette création rien qu’en se voulant lui-même !

 

Si Sébastien Faure ne peut vraiment pas comprendre que Dieu échappe à l’égoïsme, laissons-le à son triste sort. En examinant ses six premiers arguments, nous avons montré qu’ils n’ont rien de nouveau et qu’ils sont même plutôt inférieurs aux objections que saint Thomas a affrontées dans sa célèbre Somme théologique. Nous avons montré, de plus, combien la révélation chrétienne apporte de lumière sur ces questions fondamentales. Certes, la raison suffit à démontrer l’existence de Dieu, mais elle a besoin d’une révélation divine pour en savoir plus. Ni la raison pure, ni la franc-maçonnerie, ni l’islam ne fournissent cette lumière. Seul Jésus-Christ la donne à ceux qui acceptent de croire en lui.

Que Jésus-Christ soit glorifié !

(Nous répondrons, si Dieu veut, aux six derniers arguments de Sébastien Faure une autre fois.)

Sur le même sujet, voir aussi :

[1] — Aussitôt après l’attentat, un procès accéléré mena Vaillant à la guillotine, malgré le recours en grâce déposé par plusieurs députés (notamment celui qui avait été le plus grièvement blessé, l’abbé Lemire). L’anarchiste Charles Jacot, ayant dit un peu trop fort que Vaillant avait été poussé et aidé par des agents du ministre de l’Intérieur, fut emprisonné à son tour. Durant toute l’instruction de Vaillant, un avis placardé dans la prison proclamait : « Il est strictement interdit à tous les employés et gardiens de la prison d’adresser la parole, sous quelques prétextes que ce soit, au détenu 23 de la IVe division, ni d’essayer de satisfaire un sentiment de curiosité en s’approchant de cette cellule. Toute infraction à cette consigne sera punie de la révocation immédiate. ». Quelques décennies plus tard, dans ses Souvenirs de police, Ernest Raynaud laissera très clairement entendre que l’attentat avait été préparé avec l’aide de la police et sous la surveillance de l’inspecteur Antoine Puibaraud, pour servir les plans du ministre franc-maçon Charles Dupuy. (Ernest Raynaud, Souvenirs de police, t. 3 : La vie intime des commissariats, Paris, Payot, 1926, p. 43-44.)
[2] — Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, première partie, question 45, article 1, réponse à la troisième objection. Sébastien Faure aurait gagné à lire toute cette question 45.
[3] — Pour un exposé plus complet de cet argument, avec examen des objections courantes, voir « Dieu prouvé par l’ordre du monde » dans Le Sel de la terre 103 (hiver 2017-2018).
[4] — « La matière est-elle créée par Dieu ? » Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, première partie, question 44, article 2.
[5] — Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, première partie, question 32, article 1, réponse à la troisième objection. — Sur l’imperfection des créatures, voir aussi ce que saint Thomas dit du nombre 4. Il peut paraître très imparfait à côté d’un milliard. Et pourtant, même Dieu ne peut pas le faire plus grand qu’il n’est, « car il ne serait pas alors le nombre 4, mais un autre nombre » (Ia, 25/6). L’imperfection (relative) des différentes créatures est nécessaire au bien de l’ensemble et ne saurait donc être une objection valable contre la puissance, la sagesse ou la bonté divine.
[6] — Nous simplifions ici la démonstration donnée par saint Thomas dans la Somme théologique, première partie, question 18, article 3, qu’on peut utilement rapprocher du chapitre 11 du quatrième livre de la Somme contre les gentils.
[7] — Saint Thomas d’Aquin est, sur cette question comme sur beaucoup d’autres, l’héritier des réflexions de saint Augustin (et de Boèce). Voir sa Somme théologique, première partie, question 10, articles 1 et 4.
[8] — Saint Thomas d’Aquin Somme théologique, première partie, question 4, article 4,  deuxième objection (et réponse).